Origine : http://toulouse.indymedia.org/article.php3?id_article=1479
Question : Qu’implique pour vous la référence
à Ludd et aux luddites ?
Réponse : Les luddites étaient des travailleurs et
travailleuses anglais(es) qui durant principalement la période
allant de 1811 à 1813 menèrent un mouvement insurrectionnel
et détruisirent la machinerie industrielle. Ils se donnaient
pour nom collectif celui de Général Ludd ou Roi Ludd
(ou noms semblables). Dans le monde anglosaxon il est aujourd’hui
courant que quelqu’un qui s’oppose au progrès
technologique soit péjorativement taxé de luddite,
mais nombreux sont ceux qui depuis les années 1980 et 1990
ont arboré le drapeau du luddisme (avec plus ou moins de
rigueur, il est vrai). L’occupation rurale en Espagne, les
actions contre les cultures transgéniques en France, en Belgique
ou au Royaume-Uni, les sabotages du train à grande vitesse
en Italie, les mouvements paysans de résistance au Brésil
ou en Inde, tous font eux aussi montre d’une rébellion
contre le progrès techno-scientifique qui chaque fois révèle
un peu plus ce qu’il est : la stratégie planifiée
d’une exploitation sans fin. Plus concrètement disons
que pour nous le luddisme est un exemple d’opposition populaire
active à une technologie qui cherche à s’imposer
par la tyranie industrielle du capitalisme.
Question : Je peux pourtant constater que votre degré
d’activité n’est pas très élevé.
Réponse : Nous ne sommes pas précisément un
mouvement de masse. Pour le moment nous nous limitons à diffuser
un salutaire discrédit de la société industrielle.
Question : Mais dans quelle mesure pensez-vous que le luddisme
est transplantable à notre présent ?
Réponse : Les transplants ne sont pas notre passion. La
question est autre. Il faut voir que les luddites ont réagi
contre un type de technologie qui était la manifestation
évidente de la destruction accélérée
de leurs communautés et de leurs manières de vivre.
Les luddites n’ont pas seulement réagi contre les propriétaires
des machines mais aussi contre le système machiniste lui-même
et contre le type de production qu’il impliquait. Ce point
est important. D’une certaine façon ils se rendirent
compte que le mal était autant dans la possession et l’exploitation
privée de la machinerie que dans un type d’organisation
mécanisée de la production et du travail, qui à
leurs yeux supposait l’irruption d’une nouvelle vie
aux lois antisociales ; autrement dit, ils eurent l’intuition
que la technologie industrielle pouvait seulement correspondre à
une certaine forme d’exploiter la nature humaine à
l’intérieur de son habitat : la forme capitaliste,
qui détruit nécessairement les liens communautaires,
isole les individus et les dépouille de tout moyen qui pourrait
leur offrir une possibilité d’autonomie matérielle.
Question : Mais n’est-ce pas une façon trop
bienveillante et idéaliste de juger le passé pré-industriel
et ses communautés ?
Réponse : Notre époque nécessite des critiques
plus sévères. Aujourd’hui la plus grosse idéalisation
concerne le présent. Nous ne proposons pas un improbable
retour au passé. Ce que nous tentons de rendre manifeste
est que la société industrielle - avec son idéal
de progrès - a falsifié toute notre vision du passé.
Aujourd’hui nous savons que la création à échelle
mondiale d’un Marché et d’un État - auparavant
plus ou moins restreints aux cadres nationaux, à présent
planétaires - a occulté l’histoire à
petite échelle des formes d’organisation sociale et
commnunale plus justes et rationnelles, et moins dévastatrices
pour le milieu naturel, qui cohabitaient avec des formes de pouvoir
ou avec des systèmes religieux qui, bien que nous les rejetions
totalement, ne noyaient pas complètement, ou pas toujours,
ou pas partout l’autonomie sociale de la communauté
comme c’est le cas aujourd’hui. Ceci paraîtra
une vérité suspecte pour les esprits progressistes
actuels, qui tendent à considérer le passé
comme une époque obscure et dépassée. Quand,
de par le passé, les peuples se rebellaient contre l’iniquité
et la justice arbitraire des puissants (noblesse, riche bourgeoisie,
clergé ou Couronne) ils savaient au moins que c’étaient
leurs moyens de subsistance - la terre, le bois, le blé ou
les pâturages - qui étaient en jeu. Jamais ils ne séparaient
leurs idéaux sociaux - aussi pauvres fussent-ils - de leurs
moyens directs de subsistance (qui étaient encore en leurs
mains) ni de leurs moyens directs d’auto-gouvernement (l’assemblée
ou le "concejo" [1]).
Aujourd’hui, n’importe quelle revendication sociale
doit passer par la domination abstraite du marché, par la
bureaucratie d’État ou le réformisme syndical.
Tout conflit se plie aux médiocres exigences qui obéissent
à la logique économique des puissants (que ce soit
le pouvoir d’achat ou les droits civiques). L’identification
de la richesse avec "l’argent" est aujourd’hui
déjà une chose toute triviale, et ça l’est
depuis les temps de Balzac, que presque personne ne se demande s’il
existe une forme de vie qui ne soit pas marchandise achetable. On
travaille sans repos pendant onze mois pour pouvoir regarder ou
manger une truite d’eau douce, se baigner dans la mer ou fuir
le terrible bruit des villes. Les congés payés sont
la sinistre farce du pouvoir à ses esclaves. Dans la société
du capitalisme industriel la plupart des luttes se concentrent sur
le marchandage des conditions de vie déjà complètement
détériorées : on demande une meilleure distribution
des salaires, mais on ne se demande pas ce que l’on peut réellement
obtenir par ces salaires (une sous-existence dans une banlieue urbaine
? De meilleures autoroutes sur lesquelles mourir plus vite ? Plus
de clubs omnisports ? Consommer plus d’erzats ?) : le salaire
est discuté, mais pas la nature même du travail salarié
; on exige une meilleure protection sociale pour faire face au Marché,
mais l’on ne remet pas en cause l’existence antisociale
du Marché elle-même ; on se réfugie dans l’État,
et on oublie que c’est lui qui a rendu possible la transformation
du terrain social en champ de bataille de la guerre économique
du capitalisme. Pendant ce temps, la biosphère se désagrège
face à une dilapidation croissante.
L’exploitation capitaliste n’aurait jamais été
possible sans l’industrialisation des nations et des peuples.
L’opposition ville/campagne ne peut être une option
de fin de semaine : c’est dans la destruction de toute la
vie rurale et communautaire que réside l’origine de
la domination totale dont nous pâtissons.
Question : Si j’ai bien compris, vous critiquez
la société industrielle qui est aux mains du pouvoir
capitaliste, mais vous accepteriez un type de société
industrielle dirigée par le pouvoir auto-organisé
du peuple...
Réponse : Vous avez plutôt mal compris. D’après
nous, la société industrielle, son organisation du
temps et du travail, sa nocivité et l’utilisation abusive
de ses technologies est consubstantielle au modèle économique
du capitalisme. Ces deux choses sont inséparables.
Question : Mais si vous êtes si intéressés
par la critique de la société capitaliste, ne devriez-vous
pas retourner à l’analyse marxiste de l’économie
politique et abandonner les critiques tape-à-l’œil
de la technologie et du progrès scientifique ?
Réponse : Nous pensons que la majeure partie de l’école
marxiste a été fascinée par la révolution
capitaliste de la production, comme par le machinisme ou la classe
travailleuse urbaine. C’est là que commence le problème.
Marx a salué la naissance de la classe prolétaire
comme quelque chose de positif : il pensait que du négatif
- la misère totale de la classe travailleuse industrielle
- sortirait le positif - le communisme. Il considérait donc
la révolution capitaliste et l’économie bourgeoise
comme un moment critique mais nécessaire, le moment durant
lequel se formerait la classe révolutionnaire qui prendrait
le pouvoir. L’économie bourgeoise aurait imposé
les conditions objectives pour ce changement fondamental : la destruction
de tous les vieux liens communautaires et le dépouillement
total des individus. Il s’agissait alors pour la classe travailleuse
de prendre les rênes du mouvement progressif de l’Histoire
laissant derrière elle le vieux monde. Nous pensons que cette
vision de l’antagonisme social est pauvre et historiquement
trompeuse. Nous ne considérons pas qu’il y ait en soi
de progrès dans l’Histoire, ni que de l’extrême
négatif doive sortir l’extrême positif. Le processus
de dégradation sociale impulsé par la révolution
industrielle capitaliste a détruit, de façon certaine,
les liens avec un passé plein de lumières et d’ombres,
mais n’a pas beaucoup aidé à ce que se forge
une classe ayant une conscience claire de l’émancipation.
Principalement parce que les générations nées
de la rupture avaient perdu le trait d’union avec les pratiques
de sociabilité directe, savoirs non fragmentés, biens
communautaires, techniques de production simples, soutien mutuel,
etc. Le marxisme le plus orthodoxe a accepté la vision progressiste
de l’histoire héritée de la pensée libérale
capitaliste. Il a béni la Science et son application industrielle.
Question : Vous considérez aussi la Science comme
un allié objectif du pouvoir capitaliste ?
Réponse : La simple formulation de cette question est déjà
une réponse. À l’ère moderne, la Science
nécessite de grandes quantités de moyens et un gigantesque
champ d’expérimentation pour développer ses
recherches, les entreprises et l’état les lui fournissent
: l’argent, et le corps social tout entier sur lequel expérimenter
ses dernières trouvailles. En échange, la Science
doit accepter des critères de productivité élevés,
spécialisation, division du travail et discipline industrielle...
ah !, et un rigoureux silence complice quand une expérience
dérape et engendre une catastrophe, ce qui n’est pas
peu fréquent.
Question : Il me semble que vous vous amusez à terroriser
les gens en présentant une image de la technologie et de
la science comme produits d’un cauchemar totalitaire. Vos
jugements serviraient peut-être à une époque
- la plus obscure - de la civilisation industrielle. Mais aujourd’hui,
vous ne pouvez pas nier que la technologie moderne se met au service
des gens, elle ne les dépouille pas de leurs modes de vie
mais crée les conditions d’un bien-être toujours
renouvelé...
Réponse : Peut-être allez-vous toucher un bon salaire
toute votre vie à publier de telles bêtises. Pour notre
part, nous pensons qu’il est naturel que la technologie de
consommation apparaisse aujourd’hui comme une compensation
miraculeuse dans un monde où toutes les vraies valeurs utiles
à l’humain sont interdites. Dans la société
divisée, n’importe quelle offrande technologique est
prise comme une bénédiction ; aux esclaves modernes
ayant perdu jusqu’à la capacité de se réunir,
il ne leur reste plus qu’à renforcer leur isolement
à l’aide d’équipements techniques toujours
plus perfectionnés. De telle façon que leur enfermement
soit malgré tout supportable.
Question : Vraiment vous exagérez...
Réponse : La nouvelle société que l’on
veut imposer se prépare à endurer allégrement
sa croissante déshumanisation. Dans le cadre de la conscience
il faudra se rendre insensible à la dégradation des
relations humaines - dégradation déjà très
avancée, perdre toute perspective d’autonomie personnelle
et collective. Dans le cadre des conquêtes matérielles,
il faudra accepter la possibilité de reconstruire techniquement
la biosphère - et la substance humaine - pour préparer
les deux à une exploitation économique aux dimensions
jamais vues. À partir de là, beaucoup choisiront leur
mode de vie ou d’adaptation. Nous, dans la mesure de nos possibilités,
nous chercherons des alliés qui n’acceptent pas les
conditions de cette reddition de la conscience.
*Ce texte a servi de présentation au débat tenu par
Los Amigos de Ludd qui a eu lieu en Navarre en juillet 2002 lors
des journées contre le TGV organisées par l’Assemblée
contre le TGV.
LOS AMIGOS DE LUDD - Apdo 103 - 05400 Arenas de San - Pedro (Avila)
- Espagne - Abonnement : 10 euros
[1] Le "concejo" est une forme d’assemblée
villageoise née au moyen-age, répandue dans différentes
zones de la péninsule ibérique et dont on trouve encore
aujourd’hui quelques rares traces.
AuteurE(s): Ned Ludd en personne
Mis en ligne le mercredi 26 janvier 2005
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